Comment

Comment Philippe Herzog


Genèse

1960 : Je dessine étant enfant ; plus tard, je fais beaucoup de petits gribouillis au crayon sur mes feuilles de cours au lycée puis à la fac.

1975 : Je découvre l'art moderne puis Kandinsky avec Beaubourg (le Centre Pompidou).

1985 : On m'offre une boîte de peinture. Je fais quelques grandes gouaches, un peu désordonnées. Trop long, trop sale, je laisse tomber au début des années 90.

1990 : Je débute en informatique avec un Macintosh SE30 et son écran noir & blanc de 9 pouces. Rapidement, je me mets à faire des dessins sur cet ordinateur et les suivants en utilisant le logiciel intégré ClarisWorks et son outil de dessin vectoriel.

1993 : Je commence à conserver et archiver mes réalisations, les faisant évoluer dans le temps. Jusqu'en 2006, j'ai une production rare, en dilettante, irrégulière avec des années sans.

2005 : La publicité, le marketing & le fund-raising ne veulent plus de moi. Je me fais une raison.

2006 : Je prends conscience que je veux me réaliser dans mon art et qu'il peut intéresser. J'articule mon travail afin de le présenter.

 

Concept

Je suis resté fidèle à mes outils du début. Je travaille toujours sur Macintosh (ordinateur amical... et catholique selon un billet remarqué d'Umberto Eco* en 1994) et avec le logiciel ClarisWorks et son successeur AppleWorks.

Ce qui au début des années 90 était presque révolutionnaire (Nicolas Schöffer, pionnier de l'art cybernétique dit « interactif », avait réalisé peu avant des « Ordigraphics » sur le même outil - je l'ai appris en 2005) est devenu dépassé avec le temps.

Mais le principe initial demeure : faire des créations multimédia avec un logiciel très simple dont je détourne les fonctions afin de restituer tous les effets visuels et sonores. Et tout cela dans une économie de moyens : les fichiers des oeuvres sont très légers, de 8 Ko à en général moins de 200 Ko. Small is beautiful.

Aujourd'hui, ce logiciel n'est plus développé et c'est une gageure que de perpétuer ces oeuvres et de les rendre visibles sur toutes les plates-formes y compris PC.

Car ces « peintures sur ordinateur » sont destinées d'abord à être visualisées sur un écran ou un dispositif de rétroprojection. Certaines peuvent être reproduites sur un autre support : papier, toile ou aluminium. La majorité prennent leur dimension dans le défilement d'écrans successifs.

Rareté : il n'est pas innocent d'utiliser un logiciel rare voire disparu pour créer et visualiser des oeuvres numériques, qui par essence, sont simples à dupliquer.
C'est dans un intérêt mutuel bien compris, qu'amateurs et auteur, s'engagent à préserver cette rareté tant au niveau des éditions que des multiples en circulation.

Séries : après l'abstrait et le géométrique du début, j'ai introduit des thématiques et des matériaux reprenant mes centres d'intérêts, voyage, aviation, société...
J'insère aussi des photos et des vidéos, personnelles ou non, dans mes oeuvres ainsi que des sons et musiques qui me semblent en adéquation.

 

Inspiration

La référence majeure, c'est Vassili Kandinsky et le Bauhaus, la géométrie, les figures de base, leur disposition dans l'espace, le jeu des couleurs. Et aussi l'architecture et le design.

Joue aussi une culture cinématographique et musicale.

Je me positionne comme partisan du simple, d'un certain minimalisme à la François Morellet, de l'expérimentation et de l'empirisme.

Je goûte peu les blabla, baratins et autres théories construits à postériori pour justifier les oeuvres. En cela, je me sens proche de Young-Hae Chang Heavy Industries, papes du Net Art, qui n'expliquent rien, mais « dénoncent » par l'humour et un discours fort bien construit et distancié par rapport à leur art (cf références aux critiques et à Duchamp).

Autre similitude dans cet univers des nouvelles technologies : l'état statique des oeuvres, ... même si elles sont animées. Rien d'interactif, il faut juste les lancer, puis elles tournent en boucle. C'est « user-friendly », il n'y a pas de décision à prendre, c'est concis, et je l'espère, captivant comme un vrai spectacle.

Car nous sommes arrivés à l'ère du spectacle permanent et de la dictature des images, avec la culture Internet comme mine d'or et source universelle de médias divers. Ceux-ci, éventuellement révisités par un humour au xème degré, peuvent être autant d'inspirations pour de nouvelles créations.
Enfin, on peut rêver grâce au réseau mondial de toucher directement une audience et de diffuser son travail !

 

 

*La Guerre Sainte : Mac vs DOS
Le texte suivant provient d'une traduction française de la chronique hebdomadaire d'Umberto Eco, La bustina di Minerva, parue initialement dans le magazine d'informations italien l'Espresso, le 30 septembre 1994.

Comment reconnaître la religion d'un logiciel

Une nouvelle guerre de religions modifie subrepticement notre monde contemporain. J'en suis convaincu depuis longtemps, et lorsque j'évoque cette idée, je m'aperçois qu'elle recueille aussitôt un consensus.

Ceci n'a pu vous échapper, le monde est aujourd'hui divisé en deux : d'un côté les partisans du Macintosh, de l'autre ceux du PC sous Ms-Dos. Eh bien, je suis intimement persuadé que le Mac est catholique et le Dos protestant. Je dirais même plus. Le Mac est catholique contre-réformateur, empreint de la «ratio studiorum» des jésuites. Il est convivial, amical, conciliant, il explique pas à pas au fidèle la marche à suivre pour atteindre, sinon le royaume des cieux, du moins l'instant final de l'impression du document. Il est catéchistique, l'essence de la révélation est résolue en formules compréhensibles et en icônes somptueuses. Tout le monde a droit au salut.

Le Dos est protestant, voire carrément calviniste. Il prévoit une libre interprétation des Écritures, requiert des décisions tourmentées, impose une herméneutique subtile, garantit que le salut n'est pas à la portée de tous. Faire marcher le système nécessite un ensemble d'actes personnels interprétatifs du logiciel : seul, loin de la communauté baroque des joyeux drilles, l'utilisateur est enfermé dans son obsession intérieure.

On m'objectera que l'arrivée de Windows a rapproché l'univers du Dos de la tolérance contre-réformatrice du Mac. Rien de plus exact. Windows constitue un schisme de type anglican, de somptueuses cérémonies au sein des cathédrales, mais toujours la possibilité de revenir au Dos afin de modifier un tas de choses en se fondant sur d'étranges décisions : tout compte fait, les femmes et les gays pourront accéder au sacerdoce.1

Naturellement, catholicisme et protestantisme des deux systèmes n'ont rien à voir avec les positions culturelles et religieuses des usagers. J'ai découvert l'autre jour que Franco Fortini, poète sévère et tourmenté, ennemi déclaré de la société du spectacle, est un adepte du Mac. Cela dit, il est légitime de se demander si à la longue, au fil du temps, l'emploi d'un système plutôt que d'un autre ne cause pas de profondes modifications intérieures. Peut-on vraiment être à la fois adepte du Dos et catholique traditionaliste ? Par ailleurs, Céline aurait-il écrit avec Word, WordPerfect ou Wordstar ? Enfin, Descartes aurait-il programmé en Pascal ?

Et le langage machine, qui décide de notre destin en sous-main et pour n'importe quel environnement ? Eh bien, cela relève de l'Ancien Testament, du Talmud et de la Cabale. Ah, encore et toujours le lobby juif.

(1994)

© Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon. Traduit de l'italien par Myriem Bouzaher. Grasset, Paris, 1997.

1- Evidemment, Windows 95 - résolument anglo-catholique - vient compliquer aujourd'hui ce panorama théologique.

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